mes humeurs épistémologiques

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L’espace-temps politique

Un ami à moi (il se reconnaîtra) dit que la politique commence lorsqu’on est capable de dresser la carte du territoire et de pouvoir expliquer les positions de chacun. C’est ce que je vais tenter de faire ici, construire l’espace politique et comparer sa géographie à celle de l’espace social. Je ne vais pas m’intéresser aux détails, aux programmes, aux réformes à faire ou défaire, mais tenter au contraire de prendre du recul et parler de la forêt plutôt que de ses arbres.

Le texte tente de mettre en ordre des réflexions non-achevées, je me suis forcé à le finir pour avant l’élection et certains passages méritent d’être repris. Je l’ai présenté comme un récit, je n’ai pas cherché à argumenter mais à construire une narration. Je ne crois pas au pouvoir de la raison ni aux argumentations logiques. Je crois plutôt aux récits en coïncidence avec le vécu. À vous de voir si mon récit est pertinent.

La dynamique socio-politique jusqu’à aujourd’hui

Dans cette première partie, je vais m’improviser historien et tenter de construire un modèle de l’espace-temps socio-politique français. Ce que je veux tenter d’expliquer est la composition socio-politique actuelle, en insistant sur les dynamiques qui y ont mené et qui continuent de l’entraîner. On pourra nuancer ou corriger certains points (et ne vous gênez pas), il me semble néanmoins que ma narration a une certaine cohérence et surtout une certaine efficacité. Vous en déciderez.

Je vais faire un détour de quelques siècles pour faire comprendre le point que je veux souligner sur l’ordre actuel.

Il me semble que l’ordre politique de l’Ancien Régime se comprend assez bien si on l’organise selon deux dimensions :

  • celle du capital de nobilité (N)
  • celle du capital ecclésiastique (R)

On a donc quatre positions sociales suivant qu’on est plus ou moins noble (+N/-N) plus ou moins haut dans la hiérarchie ecclésiatique (+R/-R)

  • +N/-R = la noblesse, tenant leur légitimité de l’Histoire.
  • -N/+R = les ecclésiastiques chrétiens, tenant leur légitimité de Dieu.
  • +N/+R = en pratique beaucoup d’ecclésiastiques (notamment des évêques) sont nobles, cela crée une classe mixte qui est toujours gagnante dans l’affrontement entre les deux autres classes.
  • -N/-R = le reste du monde, le peuple (paysans, artisans, commerçants, juristes, banquiers…)

Dans cette configuration, la politique se joue entre les Rois et les Papes, le « peuple » en est complètement absent, il n’est même pas la raison pour laquelle on lutte politiquement, il n’est qu’une ressource, un moyen et non une fin. L’événement socio-politique des lumières et des révolutions du XVIIIè sera précisément l’émancipation de ce peuple qui (représenté par une élite non-noble et non-ecclésiastique) s’appropriera le pouvoir en refusant comme sources légitimes de pouvoir à la fois la transcendance historique (les lignées princières) et la transcendance spirituelle (les dieux et leurs prophètes). Seule la transcendance du corps social sur les individus — le Peuple, l’Humain — sera légitime.

La grande question est alors « comment se reconstitue l’espace socio-politique après les révolutions du XVIIIè ? » où en termes plus crus « qui devient dominant dans la société ? » La réponse que je vais développer est : les « libéraux », avec la double polarité des « riches » d’abord et des « intellectuels » ensuite. Mais cela va prendre un certain temps (deux siècles) avant que l’ancien espace socio-politique ne se reconfigure ainsi selon les deux dimensions

  • du capital économique (E)
  • et du capital intellectuel ou culturel (C).

C’est l’histoire que je vais tenter d’esquisser.

Le schisme protestant du XVIè et la multiplicité subséquente des paroisses réformistes ont mis à mal la domination ecclésiastique de la société européenne. Derrière cela, c’est en fait la « raison critique » qui (disons depuis le XIIè-XIIIè) a déjà commencé à ronger les absolus religieux et princiers de la société. Les horribles guerres catholiques/protestants arrivent à un moment de maturité critique et écœurent la partie de la société la plus éduquée ainsi que sa classe marchande. Cela les encouragent à imaginer un monde centré sur l’universalisme du sujet-individu pour les uns, et sur la neutralité mécanique de l’économie pour les autres. Les deux camps se rejoignent dans la volonté d’émancipation de la société civile contre les élites princières et religieuses (dont les querelles ne créent que des misères) qui culminera dans la révolution française deux siècles après. Les deux tendances se réclament du terme de « libéralisme », certains penseurs y verront un même et unique mouvement et il n’est pas toujours facile de savoir qui est de quel côté. Peut-être même cette dichotomie n’est-elle que rétrospective. Les choses deviendront plus claires au XIXè et XXè siècles, on va y venir.

On est pour l’instant au XVIIIè siècle où l’ordre ancien des princes et des évêques est en train d’être bouleversé. La dimension religieuse de la société est la première à s’affaiblir au profit de la dimension libérale, mouvement qui commence dans l’Europe réformée. Déjà au XVIIè, les intellectuels et les marchands prennent de l’importance politiquement (cf. le « siècle d’or » de la Hollande entre Descartes, Spinoza, la banque et la bourse d’Amsterdam, la courte tentative républicaine…). Les révolutions du XVIIIè imposent certaines idées libérales, comme la délibération parlementaire ou l’idée du peuple comme source de la légitimité de l’État, mais les libertés revendiquées (les « droits universels de l’Homme ») se font encore attendre. Au XIXè, les gagnants du nouvel ordre socio-politique sont d’abord les riches issus des révolutions scientifico-techno-industrielles. Mais ceux-ci sont encore politiquement contraints par les rapports de forces des familles princières. La révolution libérale commencée au XVIè n’est pas achevée et va se renouveler avec les idées marxistes.

On peut tenter de représenter l’espace politique de l’époque à l’aide du capital de noblesse (N) et du capital économique (E).

  • +N/-E = ce qui reste de la noblesse, souvent pauvres mais dont le réseau d’influence (« noblesse oblige ») est encore là.
  • -N/+E = les libéraux riches (industriels, banquiers, propriétaires terriens…).
  • +N/+E = les nobles qui n’ont pas été ruiné par les révolutions et qui se pensent encore comme destinés à diriger les pays européens.
  • -N/-E = le peuple, où émergent les ouvriers, mais aussi les intellectuels libéraux (journalistes, écrivains, scientifiques…)

La religion a disparu (malgré son renouvellement jésuitique) et il n’est pas clair où il faut placer ce qu’il en reste (peut-être ce modèle n’est-il pas très bon, ou peut-être, au contraire, faut-il voir dans toute l’agitation jésuite une tentative désespérée et sans aucune conséquence ni politique ni sociale). En tout cas, la dimension religieuse de la société ayant été la première à être contestée, il est normal qu’elle soit la première à disparaître. Je ne vais pas m’y attarder, car je veux en arriver au système actuel. La chose importante du XIXè siècle, c’est que l’époque voit un déséquilibre entre l’ancien espace politique et le nouvel espace social. Le premier perd sa dimension religieuse mais reste encore dépendant de la dimension de nobilité (qui sera plus que l’économie la source des guerres de la période), mais le second ne soutient plus la légitimité de la noblesse pour exercer le pouvoir et se ré-aligne déjà par rapport aux nouveaux nouveaux « maîtres » de fait que sont les nouveaux riches libéraux : c’est l’émergence de la classe ouvrière et du prolétariat.

Cette nouvelle dynamique sociale va enclencher une dynamique de ré-alignement de l’espace politique sur le social qui va finir par écraser les espaces sociaux et politiques sur la seule dimension économique. L’événement politique du XIXè siècle est la grande alliance politique des dominés (-N/-E), l’alliance du peuple ouvrier et des intellectuels libéraux — le socialisme — dont le but va être de poursuivre, en la modernisant, la révolution libérale du XVIIè. Aux guerres militaires du XIXè (héritées de la première dimension politique) s’ajoutent les guerres civiles que sont les conflits sociaux (engendrées par la seconde dimension politique).

La France trouvera son équilibre socio-politique avec la IIIè République et la loi de laïcité (c’est le moment où les princes et les évêques sont définitivement sortis de la politique au profit de la seule société civile). Mais il faudra aller jusqu’à la seconde guerre mondiale pour que cet équilibre se propage à l’Europe. La première guerre mondiale est encore le résidu de l’ancien ordre politique (le chant du cygne des dernières lignées princières au pouvoir : germaniques et ottomanes). La deuxième guerre mondiale est plutôt le résidu de l’ancien ordre social, plus long à bouger (les peuples tenants de l’ordre ancien — l’ex-empire germanique et les protectorats catholiques italien et espagnol —, mis à mal par une dynamique libérale qu’ils n’ont pas choisi ni ne contrôlent, réagissent désespérément en portant au pouvoir des dictateurs).

Quand finalement la paix règne enfin en Europe, le libéralisme peut reprendre son histoire. Avec la fin des guerres, c’est surtout la fin définitive de la noblesse, c’est-à-dire de la classe guerrière au pouvoir depuis l’Antiquité. L’espace socio-politique (occidental) d’après-guerre devient uni-dimensionnel avec la seule polarité socialiste prolétaires/propriétaires. Mais un nouvel ordre se profile déjà, que personne n’a vu venir et qui a encore du mal à se penser aujourd’hui tellement les catégories marxistes sont prégnantes.

C’est avec la génération du baby boom, qu’émerge définitivement la seconde dimension de l’espace social actuel : sa dimension culturelle, intellectuelle, éduquée… Il est difficile de trouver un mot juste, je vais souvent utiliser le mot « éduqué », au sens qu’il a en anglais de quelqu’un qui a fait des études, mais la classe sociale dont je veux parler est avant tout déterminée par l’appréciation d’une activité intellectuelle critique (en clair, ce sont des gens qui réfléchissent, lisent, écoutent, analysent, débattent…) cela ne demande pas forcément de longues études (et surtout pas de diplômes) mais la corrélation est forte et cela motive mon choix. La meilleure définition est peut-être que « éduqué » ça veut dire pouvoir suivre un texte comme celui que je suis en train d’écrire.

Le trait important de cette nouvelle classe c’est qu’elle émerge du prolétariat. Les riches ont toujours eu accès à l’éducation, mais la nouveauté d’après-guerre est l’augmentation massive du groupe des éduqués non-riches. La IIIè République avait permis à des fils de paysans ou d’ouvriers d’aller au lycée, les suivantes vont emmener tout ce « petit monde » jusque dans les universités. C’est cet origine prolétaire qui va en faire un nouvel axe social et non un sous-axe de l’axe socialiste prolétaire/propriétaire (comme cela était le cas depuis le XVIè). Les riches étaient depuis longtemps divisés entre éduqués et non-éduqués, mais c’est lorsque que cette polarité va aussi diviser les non-riches et devenir transversale à l’ensemble de la société qu’elle va constituer une deuxième dimension sociale.

La maturité de ce mouvement, c’est la crise de 1968, où la nouvelle génération de fils de prolétaires éduqués, se soulève pour réclamer des prérogatives inédites. C’est la fin de fait du socialisme, c’est-à-dire de l’« alliance des non-riches », éduqués et non-éduqués. Depuis cette époque, la gauche s’est lentement divisé en deux. Alors que les ouvriers et autres prolétaires continuent péniblement de vivre à l’échelle locale de leur usine/travail, la classe éduquée s’émancipe à l’échelle mondiale et devient géo-politique. Les droits de l’Humain deviennent ceux des palestiniens et non plus ceux des ouvriers. La société s’axe autour du bonheur individuel nomade et non plus autour des anciennes solidarités locales (famille, village/quartier, syndicat, paroisse…). La cohésion sociale devient celle de l’échange économique (au sens le plus large du mot) plutôt que la cohésion dans la lutte. La nouvelle gauche intellectuelle retrouve et assume les racines libérales et individualistes de la gauche (toute la philosophie du sujet). Prenant le pouvoir dans les instances et dans les discours politiques de gauche, ils ont petit-à-petit poussé les prolétaires de l’ordre ancien hors des partis qui leur avaient donné une existence politique. La chute de l’URSS a probablement achevé de décourager les ouvriers/prolétaires de continuer à voter pour la gauche, revenue joyeusement dans le giron libéral. Le PC sera le premier à s’effondrer dans les années 90, le PS est en décomposition lente depuis ces mêmes années.

Il y a deux manières de voir cela : comme une trahison des élites éduquées envers le prolétariat qu’ils avaient aidé à émanciper politiquement au XIXè ; ou comme l’achèvement de fait du programme d’émancipation du prolétariat. Car une partie du prolétariat s’est véritablement arrachée à sa condition pour améliorer ses conditions de vie matérielle. Malheureusement, cela s’est fait au détriment d’une autre partie. Peut-être la triste vérité historique du programme socialiste d’émancipation était qu’il n’était pas pour tout le monde (c’est ce que je pense). En tout cas, aujourd’hui, l’alliance socialiste est rompue. La nouvelle extrême-gauche n’a plus rien de marxiste, elle simplement est une des polarités internes au libéralisme, ou pour employer un terme qui va choquer, elle est l’un des « ultra »-libéralismes. Je vais y arriver.

Recomposons l’espace social actuel selon les capitaux économique (E) et culturel (C) et nous allons voir apparaitre le nouvel ordre politique.

  • +C/-E = les éduqués non-riches (étudiants, profs, fonctionnaires, libraires, associatifs, artistes, chômeurs diplômés…)
  • -C/+E = les riches non-éduqués (ou avec une éducation dépassée) (chefs de grandes entreprises, rentiers terriens, bourgeoisie catholique, retraités…)
  • +C/+E = les riches éduqués (ingénieurs, universitaires, chefs de PME, jet-set, soixante-huitards, bobos…)
  • -C/-E = les ni-riches-ni-éduqués (ouvriers, commerçants, paysans, chômeurs non-diplômés, banlieusards, campagnards, immigrés…)

L’ancienne polarité gauche-droite correspond à la dimension E, la nouveauté est la dimension C, c’est-à-dire la stratification culturelle de la société.

Il me semble que la corrélation avec les quatre forces autour desquelles s’équilibre l’élection présidentielle à venir est excellente :

  • +C/-E = vote Mélenchamon
  • -C/+E = vote Fillon
  • +C/+E = vote Macron
  • -C/-E = vote Le Pen

Voilà la thèse à laquelle je voulais arriver : avec cette élection présidentielle, on voit (enfin !) se synchroniser les structures sociales et les structures politiques.

Après les révolutions du XVIIIè, l’ordre politique s’était re-synchronisé lentement avec la réalité sociale (avec la double échelle de temps : fin XIXè pour la France, moitié XXè pour l’Europe). Depuis la fin du XIXè l’ordre social français a continué d’évoluer pour lentement créer la classe libérale éduquée. L’évolution conséquente de l’ordre politique a été retardé par les guerres du XXè et la politique est en crise aujourd’hui à cause de ce retard vis-à-vis du nouvel ordre social. (Certains tensions européennes sont aussi à comprendre en terme de ces décalages.)

Aujourd’hui, l’ancien ordre politique gauche/droite hérité du XIXè siècle et du socialisme se brise enfin pour révéler un nouvel ordre social plus complexe — bidimensionel — culturo-économique. C’est cela qui explique la difficulté à placer Macron ou Le Pen à droite ou à gauche, ces catégories de pensée sont devenues sont insuffisantes. La France adore la division manichéenne de sa politique en gauche et droite, mais il est urgent de la cesser. Les rapports de forces égaux entre les quatre composantes politiques de cette élection présidentielle (autour de 25% chacun) interdisent de privilégier la dimension économique pour aligner les positions sur cette seule dimension. Les sociologues ont depuis longtemps mis en évidence les dimensions culturo-économique de l’espace social (on le trouve décrit en détail chez Bourdieu). Il est temps que les catégories de pensée politique évoluent dans le même sens.

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Corto

Je vais être grossier, mais ça m’amuse et ça fait du bien de se lâcher et de se fâcher, surtout si c’est fait avec style et lorsque c’est mérité.

Donc, deux fanboys sans assez d’imagination pour inventer leur propres personnages et histoires, un éditeur cupide de Casterman qui doit se frotter les mains d’avoir eu une idée aussi fantastique, ainsi que Patricia Zanotti, à qui Pratt confié la gestion de son oeuvre, vont relancer Corto Maltese.

On trouverait parfaitement con que quelqu’un prétende écrire la suite de Germinal ou des Misérables, peigne un nouveau Picasso, ou compose une Xème symphonie de Beethoven. Mais que quelqu’un essaie de faire du Hugo Pratt et on applaudit! Voilà une belle preuve que la BD est encore un art très très mineur dans l’inconscient des gens…

Corto avait une âme et c’est ce qui en faisait un personnage unique dans la bande-dessinée. Cette âme s’appelait Hugo Pratt qui inventait les aventures de Corto en s’inspirant de son vécu, ses voyages, ses rencontres, ses rêves, des folklores qu’il aimait, des personnages historiques qui le fascinaient… Corto n’a jamais été le héros de ses histoires, il a toujours été le voyageur de passage, le prétexte, pour raconter une autre histoire: humaine, historique, souvent tragique, qui émouvait Pratt. C’est entre autres pour ça que Corto est un ovni de la bande-dessinée, c’est le seul héros qui cède sa place.

Comment oser, comment penser pouvoir poursuivre une oeuvre aussi personnelle ? Corto s’est éteint avec son ami Pratt, et c’est l’ordre des choses. Pourquoi vouloir réveiller les morts et leur faire vivre des aventures en tant que zombies, pâles reflets de ce qu’ils ont été ?

Je vomis donc sur les deux couillons qui se sont prostitués dans ce projet pour un peu de notoriété et qui ont l’imbécillité de penser c’est une bonne idée dont ils peuvent être fiers, je vomis sur Zanotti dont la gestion (ou plutôt l’exploitation) de l’oeuvre de Pratt est lamentable depuis le début et qui se prostitue tout autant, je vomis sur tous les journalistes dont les articles bêtement enthousiastes montrent sans voile leur inconscient de vendus et de publicitaires à la grande consommation, et surtout je vomis sur Casterman qui exploite sans vergogne tout ce petit monde et se frotte les mains en se réjouissant de son nouveau plan diabolique pour exploiter le talent de Pratt pendant quelques années supplémentaires. Après avoir colorisé tous les albums (parce que le noir et blanc, ça se vend mal), après avoir augmenté sournoisement le nombre d’albums (en ramenant le format original de quatre bandes à trois bandes par page, ce qui fait artificiellement augmenter la longueur des histoires, mais au prix de bouleverser la dynamique de la narration), après avoir publié quatre livres imbéciles écrits par Michel Pierre (dont les recettes de Corto Maltese!), voilà maintenant – ô joie – qu’ils auront de nouveaux albums à vendre et à ré-éditer en trente-six variations.

Allez tous vous faire bouillir le cul, fils d’imbéciles! Je me mouche sur vous, soi-disant éditeurs, et sur vos auteurs ridicules! Je n’achèterai pas votre livre, bande d’animaux écervelés racleurs de mangeoires! Je pète dans votre direction! Votre mère était un hamster et votre père puait le sureau!! (J’ai emprunté la tirade à John Cleese car c’est à ça que servent les grands auteurs, et j’avais aussi toujours voulu m’amuser à la traduire en français.)

Amis! Lisez Corto, surtout si vous ne l’avez pas encore fait, mais n’achetez pas ce succédané qui ne sert qu’à enrichir à vos frais des éditeurs cyniques rançonnant la nostalgie légitime des fans d’Hugo Pratt. On ne peut pas aimer Picasso et apprécier acheter des copies, ça s’appelle céder à la débilité du consumérisme.

PS. Et puisqu’on m’a posé la question: si on vous l’offre en cadeau, refusez-le et profitez-en pour éduquer vos amis à Corto.

PPS. On se demandera peut-être pourquoi je réagis violemment. Ça fait juste trop d’années que je suis déçu par l’état pitoyable de l’imagination de la bande-dessinée d’aventure (il y avait plus d’aventure et d’idées dans une histoire des Schtroumpfs ou de Picsou qu’il y en aura jamais dans toute la série des Lanfeust). Ce projet de recyclage de Corto, c’est la goutte d’eau qui me fait déborder, on est en train de souiller l’oeuvre que je considère la plus brillante de toute la bande-dessinée.

comment ne pas se tromper

dernier billet sur l’élection sinon je vais finir par me prendre au sérieux. je confesse avoir été surpris du faible écart entre Hollande et Sarkozy (moins de 4% d’écart), je m’attendais à plus de 10% d’écart (oui, c’était couillu). néanmoins, en regardant le détail des votes par tranche d’âge, j’ai pu trouver l’accord entre ma perception des choses et le résultat du vote (et sauver mon honneur). Hollande est majoritaire dans toutes les tranches en dessous de 60 ans (particulièrement dans la mienne, ce qui doit biaiser ma perception) et Sarkozy ne l’est que chez les plus de 60 ans (où il obtient toujours comme en 2007 une majorité écrasante). la pyramide des âges en 2012 montre que la population est répartie de manière assez équilibrée entre les tranches d’âge de 18 à 60 ans, on peut donc calculer la répartition du vote sur l’ensemble des 18-60 ans en faisant la moyenne des score dans chaque tranche d’âge (un truc de maths puisque c’est le sujet du blog: la moyenne des moyennes n’est pas en général la moyenne, il faut pondérer par l’importance relative des groupes sur lesquels on a calculé les moyennes partielles). le calcul donne un peu moins de 57% avec les chiffres du Monde et un peu plus de 55% avec cet autre sondage. bref l’écart Hollande-Sarkozy est bien de l’ordre de 10 points chez les moins de 60 ans, ouf.

morale de l’histoire, je ne fréquente pas assez de vieux.

Intellectuels et politiques

je viens de lire un bon article de Marion van Renterghem et Thomas Wieder dans le Monde sur les rapports entre intellectuels et politiques qui reflète exactement mes vues.

j’en cite deux paragraphes.

Pour Emmanuel Todd, l’impact réel du « savant » sur le « politique » se situe ailleurs que dans leurs rencontres ponctuelles. « L’influence directe d’une personnalité intellectuelle sur une personnalité politique est une illusion complète, constate-t-il. Comme le dit Keynes, ce ne sont pas les hommes qui influent l’économie mais les idées dominantes dans les classes moyennes supérieures. Des intellectuels produisent des idées qui se diffusent dans les classes éduquées, et c’est ça qui finit par s’imposer. Je milite pour contribuer au renversement des idées dominantes par de nouvelles idées dominantes. »

[…]

L’influence des think tanks, Aquilino Morelle la déplore et la conteste. L’ancien directeur de campagne d’Arnaud Montebourg, devenu la plume de François Hollande, regrette que son parti s’inspire tant de Terra Nova, qu’il considère comme « le véhicule d’une pensée libérale et d’un certain courant du PS, loin du coeur de la pensée socialiste ». Plus généralement, il conteste l’utilité même des think tanks. « Le vide de la pensée a été occupé par ces marchands du temple, dit-il. Les notes de Terra Nova et des autres fondations, il en pleut des hallebardes. Quel est le résultat, au final ? Ça donne un diagnostic sophistiqué, intelligent, mais pas de prescription ni de vision globale. La pensée fragmentée, c’est épuisant, ça ne permet pas de vivre. Il faut un sens, quelque chose de plus global et de plus humain. La recherche des solutions pratiques a tendance à l’emporter aujourd’hui. Les économistes ont pris le pouvoir comme penseurs de référence. »

jouer avec LeMonde

le journal Le Monde a mis en ligne sur son site un super outil pour analyser les résultats de ce premier tour d’élection. c’est une animation qui permet de comparer les résultats de deux candidats quelconque en 2012 ou en 2007. j’ai joué un peu avec et voici ce qui ressort de cette géographie.

1) le vote Le Pen n’a pas bougé entre 2007 et 2012

on peut remarquer comment cette carte dessine en négatif les grandes villes de France, le vote FN est d’abord un vote rural.

fouillant pour avoir d’autres cartes, je suis tombé sur une carte de 2008 du taux de mortalité infantile, que je me permets de reproduire ici.

la comparaison avec la carte du vote FN est saisissante. je ne suis pas sociologue, mais je suis tenté de tirer la conclusion qu’on vit plus mal dans le nord-est que dans le reste de la France. en revanche, malgré les couleurs, le taux de mortalité est dans la moyenne (3.8) sur la méditerranée (voire en deça sur la côte d’azur), ce qui prouve qu’on y vit bien. ça me fait dire que les raisons de voter FN sont différentes dans le nord-est et sur la méditerranée. pauvreté dans le nord et immigration dans le sud ?

2) là où le FN fait de bons score, l’abstention aussi, mais la corrélation est faible.

en particulier, la réciproque est fausse, les principaux pôles d’abstension sont les grandes villes où le FN fait toujours des bas scores.

3) LePen ne récupère pas le vote de de Villier (il faut faire attention car les échelles ne sont pas les mêmes, mais ça semble vrai).

4) Mélanchon s’est complètement planté.

il est frappant de voir que les cartes du vote Mélanchon et Le Pen sont exactement complémentaires.

on pourrait se dire que cette complémentarité est évidente vue l’opposition des partis, mais, en fait, il n’y a aucune raison que l’un des partis soit faible là où l’autre est fort et cette polarisation n’est pas banale et constitue l’erreur de Mélanchon. comme la carte du vote FN n’a pas bougé depuis 2007, on peut conclure que Mélanchon n’a pris aucun vote au FN! tragique pour celui qui se revendiquait son ennemi numéro 1.

la comparaison avec 2007 montre que le vote Mélanchon récupère tout le vote de Buffet, probablement une bonne partie des électeurs de Besancenot (sauf dans le nord) mais n’a rien à voir avec le vote Laguiller (situé entièrement dans le nord). plus intéressant, la coïncidence géographique suggère que Mélanchon récupére de l’électorat chez les écologistes ainsi que la partie de celui de Royal qui a fait défaut à Hollande dans le sud est.

5) le vote Joly coïncide plus avec le vote Bové que le vote Voynet.

6) L’ancrage local des candidats est important.

c’est banal, mais on voit très bien que Royal fait un pic dans en Charente, Hollande en Corrèze, Bayrou dans le Béarn (en 2007 et 2012), de Villier en Vendée, Sarkozy dans l’ouest parisien… conclusion : on vote pour les gens qu’on connait et (mais j’extrapole un peu) dont on peut juger les compétences par leurs actions locales.

7) Hollande et Sarkozy sont complémentaires.

il est frappant de voir la complémentarité du vote de droite et de gauche. La distribution était la même en 2007.

mais ce qui m’a le plus frappé, c’est la comparaison de ces cartes avec celle des structures familiales françaises de Todd (que j’ai volé ici)

je vais maintenant m’improviser démographe. pour ce que j’ai compris, on peut faire deux principales catégories de structures familiales: la famille souche (autorité du père, héritage au fils ainé, plusieurs générations sous le même toit…) et la famille nucléaire (autonomie rapide des enfants, héritages équitables…). la théorie de Todd (qui n’est peut-être pas la sienne mais que j’ai connu grâce à lui) est l’idée qu’il y a des inconscients sociaux et que, de même que la personnalité d’un individu est influencée inconsciemment par sa famille, les valeurs sociétales sont influencées par les structures familiales. de ce point de vue, il est facile de comprendre que la famille souche est porteuse de valeurs d’autorité, de protection, de hiérarchisation, et que la famille nucléaire est porteuse de valeurs de liberté et d’égalité.

maintenant ce qui est remarquable est que les régions qui votent à gauche sont de familles souches (sud ouest, centre, bas-Rhone, finistère) et les régions qui votent à droite sont des familles nucléaires (bassin parisien, cote d’azur). on peut même faire une bonne corrélation entre le vote communiste et les familles dites communautaires.

ces corrélations m’émerveillent. c’est une chose de la lire dans les livres de Todd, mais c’en est une autre de les redécouvrir soi-même. évidemment, il faut se méfier de n’expliquer les choses que par un seul critère et je ne ferais que quelques remarques. à première vue, il semble y avoir une inversion de valeurs: la gauche en pays autoritaire et la droite en pays égalitaire. pour l’expliquer, on peut tenter de relier le vote de gauche à la volonté d’un État fort, et celui de droite à une volonté libertaire. suivant cette idée, plus que Égalité et Autorité, Protectionisme de l’État-père et Liberté seraient donc les marqueurs principaux de la différence entre gauche et droite. c’est intéressant.

quant à la question de comprendre cette inversion des valeurs: le discours égalitaire de gauche et autoritaire de droite, Todd pense que ce découpage en deux de l’inconscient du pays est la source d’une dynamique originale et que la France s’est formée entre autre par une lutte et une assimilation entre ces deux pôles. je ne suis ni démographe ni historien mais la théorie est séduisante.

voilà, depuis dimanche, je passe pas mal de mon temps à jouer avec ce logiciel du Monde, je m’avoue fasciné de découvrir ce qui sont sans doute des évidences pour les spécialistes. c’est ça aussi la science !

dix candidats

petite analyse des candidatures à la veille de la présidentielle française.

je n’ai lu aucun des programmes des candidats, ça ne sert à rien, la présidentielle française est plus symbolique que programmatique, son enjeu est le choix d’un type de société incarné dans un humain. ce choix, comme souvent, n’est pas tant rationnel qu’instinctif, il fait appel à nos perceptions, surtout subconscientes, tant de notre société que des humains qui prétendent l’incarner. Eco faisait dire à l’un des héros du Pendule « je crois qu’on est ce que nos parents nous ont montré quand ils ne pensaient pas à nous éduquer »; de même, je pense qu’une élection se joue sur ce que les politiciens nous montrent quand ils oublient de faire de la politique ou de la communication. personne n’échappe à soi-même.

alors lançons-nous dans quelques portraits.

*

Sarkozy: c’est l’homme à abattre, tout le monde est contre lui et il trouve ça dur et injuste. il est déjà battu et il le sait, il s’humilie à combattre pour rien, il ne voulait pas de cette campagne, jusqu’au bout il a retardé sa candidature et l’écriture de son programme. le soir il rentre chez lui, il n’a aucune de combativité, le Sarkozy de 2007 montre enfin son vrai visage, faible, sans projet, colérique, mal-aimé, toutes les compétences pour prendre le pouvoir, aucune pour l’exercer. la baudruche Sarkozy est dégonflée, le bouchon est enlevé comme disent les italiens. en français, on dit que le roi est nu.

Hollande: le contrepoint parfait du Sarkozy de 2007, brillante idée que celle d’être le candidat normal. mais au pouvoir depuis toujours, il n’est pas crédible pour faire changer les choses et il le sait. d’où sa campagne sur le thème de la normalité: en disant ‘je suis comme vous’, il propose implicitement au peuple de redevenir souverain de son destin. Hollande a compris que cette élection se joue sur une perception subconsciente, il gagnera à cause de ça. en outre, il donne l’impression de quelqu’un avec qui on peut discuter voire qu’on peut convaincre. la molesse qu’on lui reproche est en fait aussi une qualité chez un politicien. un politicien aux idées tranchées ne peut que créer des conflits, or on attend précisément des politiciens qu’ils règlent les conflits.

Bayrou: le couillon qui n’a rien compris à ce qui s’est passé en 2007. entre les excès et la radicalité de Sarkozy et les idées et la campagne improvisés de Royal, il passait pour un candidat raisonnable et avec un projet structuré. il n’a pas compris que son score était celui de la protestation contre ses deux adversaires et non pas une adhésion et une validation de son projet. c’est le pêché d’arrogance classique en politique. en outre, en mettant l’accent sur son projet plutôt que sur lui, il donne l’impression de vouloir éduquer les gens, ce qui revient implicitement à les prendre pour des cons. enfin, lorsqu’il se prend trop au jeu politicien, il en devient malhonnête intellectuellement. il se discrédite lorsqu’il tombe dans sa rhétorique complotiste, accusant les deux grands partis et les instituts de sondages de s’allier contre lui. bref, arrogant, donneur de leçons et grincheux, tout ce qu’on aime pas en France.

Joly: une candidate intéressante, mais poignardée dans le dos par la tête de son parti. la grande erreur de Joly a été de ne pas se distancer de la direction d’EELV. le succès d’Europe-Écologie aux européennes était dû à ses candidats qui avaient des convictions mais pas de cartes de parti. cette approche non politicienne avait été jugée crédible et avait payé. aujourd’hui Les Verts ont bouffé Europe-Écologie. Duflot et Placé, sont les pires ennemis de l’écologie politique, ils sont l’écologie politicienne.
une idée comme ça, les écolos auraient pu partir à deux, Hulot et Joly, le premier comme candidat-président, la seconde comme candidate premier ministre, à l’américaine. cette formule nouvelle aurait interpelé et redynamisé le format de campagne présidentielle. le tout se serait fait dans un mouvement indépendant du parti des Verts, qui comme avec Europe-Écologie, aurait été obligé de suivre, sans pouvoir imposer son agenda législatif.
au-delà de ça, c’est bien gentil de vouloir ne plus polluer la planète, mais ça n’est malheureusement pas un programme politique. tant que les écologistes en resterons à ça, ils ne seront bons qu’à être des élus locaux (car tout le monde veut les poubelles propres près de chez soi).

Poutou: le mec sympa qui parle normalement. c’est rafraîchissant, mais je crois qu’on ne l’écoute que pour cette fraîcheur. il nous repose des politiciens et nous rappelle que tout n’est pas qu’élection, que la vie c’est d’abord les copains. finalement, il nous présente (plutôt qu’il nous propose) une sorte d’anarchie pragmatique, prosélyte par l’exemple plutôt que par la lutte. Au contraire de Besancenot l’énervé, avec Poutou le flegmatique, le désir de révolution semble avoir cédé la place à celui d’une bière partagée avec des potes. de tous les candidats, c’est lui qui, de loin, nous propose la plus belle des sociétés. malheureusement, les gens veulent qu’on règle leurs problèmes et non pas les régler eux-mêmes, c’est ce qu’a compris Mélanchon.

Mélanchon: la soi-disant révélation de cette campagne. plutôt le grand mage de la politique. les meetings de Mélanchon sont des grandes danses pour faire de la politique-magie. on y invoque la solution à nos problèmes comme on invoquerait le sauveur. c’est peut-être pour ça qu’il a du succès, parce qu’il a compris l’aspect messianique de cette élection, comme Sarkozy l’avait compris en 2007 (c’est d’ailleurs pour ça que Sarkozy va perdre, on ne peut pas être le messie deux fois). en 2002 c’était Besancenot qui était contestataire, en 2007, c’était Bayrou (c’est tout dire sur Royal et Sarkozy!), et en 2012 c’est Mélanchon. il en faut toujours un. mais comme Besancenot et Bayrou avant lui, le succès de Mélanchon ne reflète pas tant l’adhésion à un programme que la volonté de voir la situation s’améliorer. Mélanchon fera la même erreur que les autres avant lui. le NPA et le MODEM on été des échecs après leur succès, le Front de Gauche, qui se restructurera probablement, le sera aussi.

Le Pen: xénophobe par principe plutôt que par idéologie, on est loin de l’extrème droite raciste et post-algérienne de son père et tout le monde le perçoit. si son père faisait peur (surtout aux politiciens), Marine est plutôt sympa et charismatique, il est difficile de la diaboliser et c’est son avantage. Le Front National est un parti absurde qui ne sert qu’à entretenir la famille Le Pen. ceux qui ont pu croire sérieusement aux idées défendues par le Front ont été régulièrement écartés de sa direction. le but du jeu (car c’est un jeu) n’est pas de faire de la politique sérieuse, mais de récolter assez de fonds et de notoriété pour avoir une vie confortable. les gens qui tombent dans le panneau sont naïfs, des gens peu éduqués, des vieux qui ne comprennent plus le monde, ou des jeunes qui commencent à peine à s’intéresser à la politique.

[ajout du 26-04-12. je crois m’être trompé sur l’électorat FN: la comparaison avec la carte de mortalité infantile du billet suivant semble montrer que la grande part de cet électorat est rural et miséreux.]

Artaud: l’extrème gauche de lutte ouvrière est probablement l’une des choses politiques les plus malsaines de France. quand on voit comment ils gèrent leur parti en huis-clos, on comprend comment ils envisagent la politique: secrète, élitiste, autoritaire, en bref, ce sont tout sauf des démocrates.

Dupont-Aignan: trop réactionnaire pour mon goût, mais je trouve son discours sur l’Europe moins con que ce qu’on en dit.

Cheminade: sans intérêt.

*

voilà. loin d’être ennuyeuse, je pense que cette campagne aura été l’une des plus intéressante, car, pour la première fois, l’idéologie et les programmes sont passés au second plan. aucune recette n’est crédible face à la crise, personne ne peut mentir en promettant des solutions aux problèmes de tout le monde. plus que Sarkozy, c’est toute la politique qui est mise à nue. les discours et les promesses n’ont plus de valeur, on retombe dans le problème simple de trouver à qui on peut faire confiance pour gérer l’à venir.

mon pronostic pour le premier tour: Hollande, Sarkozy, Le Pen, Mélanchon, Bayrou, Joly, Poutou, et les autres on s’en fout.

et pour le deuxième tour: Hollande avec au moins 10 points d’avance.

les jeux sont faits.

Pourquoi la guerre ?

Pourquoi la guerre ?
Albert Einstein et Sigmund Freud
traduit de l’allemand par Blaise Briod
préface de Christophe David
aux Editions Payot & Rivages

voici un tout petit livre intéressant à plus d’un titre. il s’agit d’un échange épistolaire entre les deux savants sur le thème de la possibilité de pacification des relations humaines. or, écrit en 1932, cette interrogation a quelque chose de pertinent et tragique.

le livre possède trois parties : une préface, la lettre d’Einstein à Freud et la réponse de ce derier.

la très bonne préface présente le contexte de cet échange : l’implication d’Einstein dans la Société des Nations et sa démission désabusée, sa méfiance par rapport à la psychanalyse mais son admiration des ouvrages de Freud, les échanges précédents entre les deux hommes, et quelques choses plus triviales comme le choix du titre de la publication ou comment elle est arrivé jusqu’à Mussolini.

la lettre d’Einstein est assez courte, il veut savoir s’il ‘existe un moyen d’affranchir les hommes de la menace de la guerre‘ et demande à Freud, ‘profond connaiss[eur] de la vie instinctive de l’homme‘, ce que sa science lui suggère sur ce problème. dans le reste de sa lettre, Einstein décrit l’insuffisance des structures internationales pour prévenir les guerres, dénonce les marchands d’armes et les élites politiques et fini sur cette question : ‘existe-t-il une possibilité de diriger le développement psychique de l’homme de manière à le rendre mieux armé contre les psychoses de haine et de destruction ?

la réponse de Freud est longue, brillante et essentiellement négative ; il s’en excuse d’ailleurs à la fin de sa lettre.

si le point de vue d’Einstein était politique, Freud prend le temps d’expliquer comment les pulsions destructrices de l’homme ne sont pas une mauvaise chose, mais sont liées à son instinct de préservation. il s’agit donc de quelque chose d’insuppressible chez l’humain. du coup, la seule piste positive que Freud dégage pour répondre à la question d’Einstein est que ‘l’union fait la force‘, autrement dit, qu’il faut lutter contre la violence avec une autre violence : celle de la majorité sur la minorité.

partant du constat que l’histoire humaine est celle du développement de la culture dont ‘les transformations psychiques‘ qui l’accompagnent ‘consistent en une éviction progressive des fins instinctives, jointe à une limitation des réactions impulsives‘ et à ‘l’affermissement de l’intellect‘, Freud repose alors le problème non en ‘comment empêcher les guerres ?‘ mais ‘pourquoi être contre la guerre ?‘ et il répond simplement que c’est parce qu’elle détruit ce que le développement de la culture nous apporte.

la recette de l’éradication des guerres est alors la suivante : développer la culture et en faire l’intérêt du plus grand nombre, comme il le dit en conclusion ‘tout ce qui travaille au développement de la culture travaille aussi contre la guerre‘. mais Freud n’est pas naïf sur les obstructions dans la psychée humaines à un tel projet et le ton de sa lettre est pessimiste.